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Les Etablissements Schneider

Economie sociale

Le personnel

Après un historique du Creusot de 1253 à 1912, cet ouvrage (non signé) présente les "bienfaits" apportés par les Schneider à la population du Creusot. Véritable bible du paternalisme, on ne pourra réellement apprécier son contenu qu'en faisant un rapprochement avec le livre de Jean-Baptiste DUMAY : Un fief capitaliste.

Documents et textes d'après
"Les Etablissements Schneider - Economie Sociale"
1912 - Lahure Ed.

Economie Sociale

LE PERSONNEL

CONTRAT DE TRAVAIL ET SALAIRES


Le personnel ouvrier des Établissements Schneider est réparti en trois catégories : les titulaires, les auxiliaires et les journaliers. Les ouvriers titulaires, qui constituent la grande majorité, sont recrutés, d'une part, parmi les jeunes gens sortis des Écoles Schneider et, d'autre part, parmi les ouvriers adultes, embauchés avant l'âge de trente-cinq ans. Les auxiliaires comprennent une partie des manœuvres, les ouvriers professionnels embauchés après l'âge de trente-cinq ans, et certains ouvriers plus jeunes, effectuant un stage avant leur classement définitif. Enfin, l'équipe des journaliers est formée par des manœuvres ordinaires, n'ayant aucune spécialisation, professionnelle ou physique.
Dans les quelques services où ils emploient des femmes, les Établissements Schneider confient exclusivement à celles-ci des travaux ne pouvant être, par leur nature, une cause de surmenage. Nous avons indiqué, d'ailleurs, à propos de la « première enfance », dans quel esprit on cherche à utiliser, lorsqu'on doit y recourir, le travail des ouvrières, et comment on ne les reprend, après la naissance de leurs enfants, que sur présentation d'un certificat de médecin, en moyenne au bout de trois semaines ou un mois. C'est la solution pratique d'une question importante qui, soulevée devant le Parlement en 1892, puis en 1903, reste toujours à l'étude. Nous ajouterons que si une femme, après ses couches, désire allaiter elle-même son enfant, des encouragements et des facilités lui sont donnés à cet égard. On lui accorde un congé d'un an, sans qu'elle perde ses droits d'ancienneté, et avec promesse de la reprendre dans un poste au moins équivalent à celui occupé pendant sa grossesse. De plus, les ouvrières nécessiteuses reçoivent une layette et, le cas échéant, quelques secours en argent.
Ces dispositions sont plus libérales encore que celles dont le principe a été accepté par la Chambre des Députés, le 9 Avril 1908, à la suite de la proposition Engerand. Cette proposition ne visait, en effet, que le dernier mois de grossesse et le premier mois suivant l'accouchement.
Avant leur embauchage, tous les membres du personnel ouvrier doivent passer une visite médicale devant les médecins des Établissements. Pour les élèves des Écoles Schneider, cette formalité est simplifiée par suite de la présentation de la fiche sanitaire. Au cours de la visite d'embauchage, on examine non seulement l'état de santé général du candidat, mais aussi son aptitude physique pour l'emploi sollicité: cette précaution permet, pour le bien des deux parties, d'approprier le travail au tempérament de chaque ouvrier et d'éviter que certains n'aient à accomplir une tâche disproportionnée avec leurs forces. De même, dans le cas où un agent désire changer de service, pour raison de santé, il passe une visite médicale, qui permet de vérifier le bien fondé de sa demande et sa capacité actuelle de travail.
Au 1er Janvier 1912, l'effectif du personnel des Établissements Schneider dépassait 20 000 personnes.


Contrat de travail. - Dans les Établissements Schneider, le travail a été l'objet d'un Règlement, affiché dans tous les ateliers, et remis, contre reçu, à chaque ouvrier au moment de son embauchage. Toute personne occupée dans les établissements est soumise à ce Règlement, en ce qui concerne les mesures d'ordre et de discipline; les clauses relatives à l'organisation du travail ne concernent que les ouvriers titulaires. C'est par la remise et l'acceptation préalable de ce Règlement qu'est formé le Contrat de travail liant les Établissements Schneider à leur personnel.
Ce contrat étant fait pour une durée indéterminée, les ouvriers, de même que les Établissements Schneider, gardent le droit de reprendre leur liberté, à quelque époque que ce soit, sans avoir besoin d'indiquer les motifs de résiliation.
Si les Établissements Schneider veulent renoncer aux services d'un ouvrier, ils s'obligent à le prévenir une semaine à l'avance, ou à lui payer une indemnité égale à son salaire moyen d'une semaine du dernier trimestre écoulé ; cette disposition n'est toutefois pas applicable dans le cas de renvoi pour infraction au Règlement ou pour faute grave. Lorsqu’'un ouvrier veut quitter les Établissements Schneider, il est tenu aux mêmes obligations de préavis, mais le délai peut être réduit à deux jours. L'ouvrier peut même quitter le travail sans délai de préavis et en demeurant dispensé de payer une indemnité : au lieu d'être réglé au moment de son départ, il reçoit alors, au bout de trois jours, les salaires qui lui restent dus.
Le Règlement précise les prescriptions appliquées dans les ateliers pour les entrées, sorties, permissions, rapports avec les chefs et avec les camarades. Au point de vue de la discipline, les amendes ont depuis longtemps disparu des règlements en vigueur, ainsi que la mise à pied.
Les punitions prévues consistent uniquement en réprimandes, données, suivant la gravité de la faute, par le contremaître, le chef des travaux ou le chef de service. Seule, la réprimande du chef de service peut, après accord préalable avec la Direction du personnel, entraîner le renvoi, avec ou sans préavis, ou le déclassement temporaire ou définitif de l'ouvrier. Le déclassement consiste à faire passer un ouvrier titulaire dans la catégorie des auxiliaires, ou un auxiliaire dans l'équipe des journaliers. En fait, il est rarement nécessaire d'aller jusqu'à ces réprimandes du chef de service : pendant toute l'année 1911, elles ont seulement atteint 3,55 pour mille des ouvriers, dans l'ensemble des établissements, et dans beaucoup de services la proportion est très inférieure à ce chiffre.
Si l'ouvrier réprimandé ne commet pas de nouvelle faute, la réprimande, non suivie de renvoi ou de déclassement, est effacée après un temps dépendant de la gravité du motif l'ayant entraînée. De même, l'ouvrier déclassé peut être réintégré dans son rang primitif. Il est tenu compte, pour les propositions d'avancement, des réprimandes maintenues.
Il est interdit aux employés, aux contremaîtres et aux surveillants de tenir un débit de boissons ou une maison de commerce; les ouvriers tenant un débit de boissons ne sont admis dans les Usines qu'à titre auxiliaire.
Depuis le mois de Novembre 1871, les Établissements Schneider ont limité, pour tout leur personnel ouvrier, sauf dans les industries à feu continu, la journée de travail à dix heures. Dans les industries à feu continu, la répartition du travail est faite de manière à réduire, dans une très notable proportion, sa durée effective, et si la nature même des fabrications nécessite le maintien d'un temps de présence à l'usine de douze heures par équipe, le temps de travail réel est toujours inférieur à dix heures. Dans bien des cas, il ne dépasse pas neuf heures et même huit heures, avec des repos d'une durée largement suffisante, au point de vue de l'hygiène, pour le principal repas et pour le « casse-croûte ».
Non seulement cette répartition journalière du travail a été étudiée avec soin, mais on s'est également appliqué à ce que le passage du travail de nuit au travail de jour, ou inversement, soit effectué avec des intervalles de repos consécutif aussi longs que possible; ils atteignent, en général, de 24 à 36 heures. Il est même à noter qu'à la Forge, où le travail est complètement arrêté le dimanche, tous les ouvriers du service des laminoirs, sauf ceux employés aux réparations, ont, chaque semaine, 48 heures de repos ininterrompu. Ceux des ouvriers des services à feu continu, dont la présence est nécessaire le dimanche, ont droit à des repos de compensation, actuellement réglementés d'ailleurs par le décret du 31 Août 1910.


Salaires. - Les salaires, valeur en argent du travail fourni par les ouvriers, sont payés en espèces par quinzaine, sauf pour les journaliers, qui peuvent demander à être réglés à la journée.
Afin que la fixation des salaires soit aussi équitable que possible, elle est déterminée par l'évaluation, au moyen de coefficients, des divers éléments mis en œuvre par l'ouvrier dans l'accomplissement de sa tâche. Il est tenu compte, en premier lieu, du fait que l'ouvrier, pendant le travail, met son temps à la disposition de l'Usine, puis de la force physique et de l'intelligence nécessaires pour l'accomplissement du travail, des conditions matérielles, plus ou moins pénibles, dans lesquelles le travail est effectué, enfin de la responsabilité au sujet des produits de fabrication ou de la vie du personnel. L'évaluation ainsi faite donne la base de rémunération normale moyenne à accorder pour le travail de chacune des professions.
La fixation du prix à payer pour un travail déterminé et du temps normal nécessaire pour l'effectuer est confiée à des commissions, composées d'un ouvrier expérimenté de la profession intéressée, d'un contremaître et d'un comptable. Ce mode de détermination des prix d'ouvrage, établis a priori, sans même que l'on sache à qui sera confié finalement le travail, et avec la collaboration de l'ouvrier, qui est appelé à les discuter, donne les plus sérieuses garanties de justice et d'impartialité.
Le système d'attribution des salaires comprend, comme dans tous les établissements industriels, une grande variété d'applications des deux grands procédés de rémunération employés : le temps passé et la tâche ou entreprise.
Le travail au temps passé, à la journée, est utilisé dans le cas où il n'est pas possible de fixer à l'avance la quantité de travail demandée à l'ouvrier : travaux d'entretien et de réparations, manœuvres diverses, dont l'importance journalière varie suivant les phases de certaines fabrications.
Le travail à l'entreprise est appliqué, suivant les circonstances, soit collectivement, soit individuellement, sous les formes suivantes:
Entreprise simple, dans laquelle le salaire varie proportionnellement à la production; le prix de base est appliqué à cette production et le salaire représente, soit le travail d'un ouvrier isolé, soit le gain total d'un groupe, à partager dans des conditions déterminées.
Travail mixte, pour lequel le salaire n'est variable qu'en partie seulement avec la production. Il comprend une partie fixe, proportionnelle au temps de présence, et représentant, en quelque sorte, un salaire minimum, et une partie variable, résultant de l'application du principe de l'entreprise simple.
Travail à prime: au salaire, fixé d'après la valeur même attribuée au travail à effectuer, et payé intégralement, d'une manière indépendante du temps passé, vient s'ajouter une prime, déterminée en fonction de la valeur du temps économisé par l'ouvrier sur le temps normal moyen, prévu pour le travail en question. C'est ce dernier mode de rétribution, considéré comme particulièrement équitable à tous égards, que l'on cherche à employer dans tous les cas où il est applicable.

Progression des salaires de 1837 à 1911

Quel que soit le mode de rétribution usité, les Établissements Schneider ont toujours eu en vue d'assurer à leurs ouvriers des salaires leur permettant un légitime développement familial. En fait, depuis leur fondation, ils ont procédé à une augmentation progressive de leurs prix de base et ont ainsi assuré, d'une manière presque continue, le relèvement des salaires. De 1837 à 191l, la progression a été de 130 % pour le salaire moyen, qui dépasse actuellement cinq francs par jour, et l'on doit remarquer que ces chiffres comprennent les salaires de début des élèves-ouvriers. Il est intéressant de rapprocher la courbe moyenne de cette progression de celle que vient de publier le Ministère du Travail (Statistique Générale de la France. Salaires et coût de l'existence à diverses époques jusqu'en1910. Paris, Imprimerie Nationale, 1911, p. 18 et suivantes.), pour caractériser le mouvement général des salaires en France depuis un siècle (Les deux courbes sont tracées en supposant que la valeur du salaire, pour l'année 1900, est représentée par le nombre-indice 100). Nous constatons qu'après avoir été d'abord beaucoup plus rapide, jusqu'en 1850, la progression, pour les Établissements Schneider, suit régulièrement celle de l'ensemble de la France de 1850 à 1880 (et avec une valeur absolue du salaire nettement supérieure à la moyenne - Pour pouvoir interpréter, d'une manière complète, l'ensemble des deux courbes, il faut, en effet, tenir compte de ce fait que le salaire de base des établissements Schneider en 1900 est plus élevé que le salaire moyen adopté pour la Province par la Statistique Générale.). De 1880 à 1895, un certain fléchissement correspond à la crise traversée par l'industrie métallurgique, mais, à partir de 1895, la progression redevient et se maintient plus accentuée que dans la Statistique Générale de la France.

Progression des salaires de 1835 à 1910

Pendant l'année 191l, le montant total des salaires et appointements du personnel a atteint le chiffre de 32 675 000 francs.
En dehors de ces salaires et appointements payés au personnel, les Établissements Schneider allouent chaque année à leurs agents des sommes importantes et qui, pour la plupart, constituent, pour ceux-ci, directement ou indirectement, une sensible amélioration de leur situation.
Voici le résumé de ces subventions et allocations pour l'année 1911 :

Maison de Famille.
Écoles.
Écoles Ménagères.


340 000 fr.

Allocations aux réservistes et territoriaux.
Allocations aux familles nombreuses.
Allocations pour cherté des vivres.
Maisons et jardins loués au-dessous de leur valeur.
Chauffage.
Distribution de boissons hygiéniques.



800 000 fr

Sociétés sportives et musicales, Sociétés diverses.

90 000 fr.

Service médical et pharmaceutique.
Bureau de Secours.
Hôtel-Dieu.


450 000 fr

Allocations aux malades.
Allocations aux blessés.
ces allocations étaient données à titre volontaire avant la loi de 1898 sur les accidents du travail.



325 000 fr

Versements pour les retraites.
Rentes complémentaires.
La loi sur les retraites ouvrières et paysannes n'étant appliquée que depuis le mois de juillet 191l, les versements concernant l'exercice 1910-1911 ont encore été faits à titre volontaire par les Établissements Schneider ; seules, les retraites des ouvriers mineurs sont prévues par la loi de 1894.



950 000 fr

Cultes et Municipalités.

49 000 fr

Divers.

35 000 fr

TOTAL

3 039 000 fr

Si nous comparons ce total au montant annuel de l'ensemble des salaires et appointements, nous constatons qu'il représente un sursalaire moyen d'environ 10 %.

Montant annuel des salaires de 1837 à 1912

Ces subventions et allocations, appelées par M. Paul Leroy-Beaulieu les condiments du salaire, offrent un avantage supérieur en réalité à leur valeur en espèces. Nous laisserons à ce sujet la parole à M.Cheysson : (M. Cheysson, Inspecteur Général des Ponts et Chaussées, ancien Président de la Société d'Economie Sociale, fut Directeur du Creusot de 1871 à 1874.)
« Le salaire relève du principe économique, la subvention du principe familial : ... elle distingue sous l'homme le père de famille et elle échappe à la loi sèche de l'offre et de la demande qui régit le salaire. Elle produit, en outre, les résultats les plus bienfaisants sur les familles ouvrières, en les soustrayant, pour la satisfaction de certains besoins, aux suites de leur imprévoyance. Alors même qu'un ouvrier est intempérant ou prodigue, sa famille n'en sera pas moins chauffée, logée, soignée, si elle jouit du chauffage, du logement et des secours médicaux à titre de subventions ».

Stabilité du personnel. - Comme conséquence de ces diverses considérations sur le travail et sa rémunération, nous pouvons constater la stabilité du personnel des Établissements Schneider. Malgré le développement considérable pris par ceux-ci depuis quinze ans, et malgré l'accroissement corrélatif de l'effectif du personnel (37 % depuis 1904), la stabilité moyenne du personnel titulaire dépasse encore treize ans et nous trouvons que 25,7 % de ce personnel a plus de vingt ans de service, 17,1 % plus de vingt-cinq ans et 12,7 % plus de trente ans.

Stabilité du personnel en 1912

On sait que la stabilité « idéale », correspondant au cas où le personnel d'une usine serait exclusivement recruté parmi des ouvriers jeunes ne la quittant que par suite de décès ou de vieillesse (vers 60 ans), serait de 18 ans (Dans ce cas, la courbe de stabilité se confond avec celle de survie). Le « coefficient de stabilité », rapport de la stabilité effective à cette stabilité théorique, qui atteint actuellement une valeur supérieure à 2/3 dans les Établissements Schneider, est très élevé, surtout si l'on tient compte des extensions récentes.

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